Article en cours de rédaction

Mémoire écrit en 2011 à l'école d'architecture de Paris la Villette. Tuteur : Marc Bedarida.

Franck Lloyd Wright, Fernand Pouillon, Aldo Rossi

Sommaire

0. Introduction
Sujet
Corpus
Méthode

1. Comment une personne se raconte-t-elle ?
Autobiographie et pacte autobiographique (Philippe Lejeune)
Autobiographie et fiction (Philippe Lejeune)
Autobiographie et biographie (François Dosse, et Philippe Lejeune)
Conclusion

2. Trois ouvrages autobiohraphiques d'architectes
Présentation succincte des architectes

Nécéssité et enjeux de l'écriture
Contexte dans lequel les ouvrages ont été écrits
Comparaison formelle des ouvrages

Représentation des devoirs et de la destinée comme architecte
Quelle est leur pratique du métier d'architecte ?

Introduction

Sujet

Mon mémoire s'est construit en plusieurs étapes. Les questionnements qui me motivent et m'interrogent au sein de mon parcours d'études en architecture, se sont formulés durant les enseignements du projet d'architecture de Patrick Germe, Bruno Gaudin et Vincen Cornu, mais aussi dans le cadre de la pré-formulation d'un sujet de mémoire en philosophie. L'enseignement de l'économie du projet et de la construction de Philippe Alluin m'a permis de préciser le corpus et de m'intéresser à de nouveaux questionnements.

La première envie était d'entamer une réflexion sur la contrainte, non pas réglementaire ou née d'un programme : une supposée contrainte auto-formulée par l'architecte. Ludique, éthique, elle représenterait une ambition, une mission professionnelle. Un désir, d'abstraction, de notion, de rationalité, de loi, d'horizontalité... La formulation de nouvelles règles du jeu, ou le besoin de justifier autrement les productions architecturales. Peut-être même le besoin de justifier ce qui n'appartient pas à l'architecture, mais au personnage de l'architecte. De cette première envie s'est opéré un glissement vers la littérature, et plus particulièrement vers les autobiographies d'architectes, dans la mesure où je pensais trouver dans leurs ouvrages, l'expression de leurs devoirs, de leur destinée professionnelle.

Il est intéressant de comprendre pourquoi aujourd'hui et depuis plusieurs siècles, l'architecture et la littérature entretiennent des rapports particuliers. Mais ce qui nous intéresse encore davantage sont les architectes qui font le récit de leur propre existence, en partageant la manière dont ils exercent le métier. Les architectes-constructeurs sont donc concernés. C'est principalement dans cette mise en relation entre la vie professionnelle et la vie individuelle de l'auteur, que l'autobiographie est différente de l'ouvrage théorique. Le mémoire questionne avant tout le rôle de l'écriture autobiographique dans le domaine de l'architecture. Il paraît légitime de penser qu'elle n'est pas du ressort de l'architecte, ou qu'un ouvrage théorique est plus digne d'intérêt. Dans la mesure où les événements de la vie individuelle de l'auteur sont susceptibles d'être considérés comme inintéressants, du point de vue scientifique de la recherche architecturale. Cependant l'autobiographie a peut-être un rôle particulier. Elle témoigne de pratiques professionnelles, qui sont mises en relation avec la vie individuelle des architectes. L'ambition de ce mémoire est de définir la fonction, et la valeur de cette relation.

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Corpus

Le corpus est constitué de trois autobiographies d'architectes :

  • Frank Lloyd Wright Autobiographie,
  • Fernand Pouillon Mémoires d'un architecte,
  • Aldo Rossi Autobiographie Scientifique.

Le choix des ouvrages s'est fait d'une part en fonction des objectifs des architectes tels que j'ai pu les supposer, mais aussi en fonction du rôle, des devoirs, de l'ambition des architectes, tels que j'ai pu les imaginer à travers leur production architecturale. Il semblait important de confronter les ouvrages d'architectes ayant une réelle expérience dans la construction. Le recours à l'écriture semble alors d'autant plus énigmatique, dans la mesure où les autobiographies ne constituent pas des ouvrages théoriques.

Frank Lloyd Wright a été choisi pour sa volonté de restaurer une image quelque peu critiquée au États-Unis. Fernand Pouillon représente avant tout le besoin évident de restaurer une image, après l'expérience de l'emprisonnement. Il témoigne également d'une pratique particulière du métier d'architecte à laquelle je suis sensible, dans la mesure où l'économie du projet et de la construction jouent un rôle important. Aldo Rossi a été choisi parce qu'il semble plus particulièrement revendiquer une certaine sensibilité personnelle qui influe sur sa façon de travailler. Et qu'il n'aurait pas comme intention première de restaurer son image.

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Méthode

La première partie du mémoire consiste à former un ensemble de références qui serviront de base pour la comparaison des ouvrages autobiographiques. En abordant différents ouvrages de spécialistes comme Philippe Lejeune et François Dosse, il s'agit d'obtenir les « clefs » d'analyse, pour comparer les ouvrages choisis dans le corpus. Avant d'opérer une transition vers l'architecture et d'entamer une comparaison des ouvrages autobiographiques d'architectes, il est important de mieux comprendre ce qui définit le genre autobiographique, ce qui le différencie du roman et de la biographie, et plus particulièrement ce qui nous informe sur la démarche de l'auteur qui écrit la « vérité sur soi » : comment et pourquoi un personnage se raconte-t-il ?

La deuxième partie du mémoire, plus conséquente, consiste à développer une analyse comparative et critique, des différents ouvrages autobiographiques du corpus. Dans un premier temps la confrontation explicitera la nécessité et les enjeux de l'écriture. Le « pourquoi » du glissement vers la littérature, les circonstances et le contexte dans lequel les ouvrages ont été écrits. Dans un second temps l'analyse permettra de comparer comment les auteurs expriment à travers l'écriture, leur devoir et destinée en tant qu'architecte. Comment parlent-ils de la mission qu'ils se sont confiés, comment exercent-ils le métier, comment parlent-ils de la profession et de leurs projets ?

La conclusion générale du mémoire, est une interprétation de l'analyse comparative des ouvrages du corpus. Avec des exemples complémentaires, elle ouvre le champ de réflexion et vise à définir de rôle qu'il est possible d'attribuer à l'autobiographie dans le domaine de l'architecture.

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Comment une personne se raconte-elle ?

Autobiographie et pacte autobiographique

Philippe Lejeune, universitaire français spécialiste de l'autobiographie, développe dans plusieurs ouvrages et depuis 1970 l'idée du « pacte autobiographique ».[1] C'est un engagement que prend l'auteur lorsqu'il décide de faire le récit de sa propre existence, dans un esprit de vérité. C'est un « pacte » établit entre l'auteur et le lecteur. L'autobiographie à la différence du roman et de l'auto-fiction, revendique une certaine vérité, du moins la vérité de l'auteur, ce que l'auteur croit vrai. Le texte autobiographique est donc un « acte » de la vie réelle, même si sa forme du texte peut devenir un intérêt en soi, de par une écriture ou une composition remarquable. Selon Philippe Lejeune, cet engagement de dire la vérité sur soi se reconnaît par le titre ou la préface de l'ouvrage.[2] Le pacte autobiographique entraine également une concordance identitaire entre l'auteur du livre, et le narrateur-personnage qui raconte son histoire dans le texte. Voici la définition de l'autobiographie que propose Philippe Lejeune dans Le pacte autobiographique :

Récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de son existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité.[3]

En tant que spécialiste de l'autobiographie, Philippe Lejeune a développé ses analyses à travers de nombreux ouvrages, et tient un site internet consacré à ses recherches. Les autobiographies d'architectes semblent selon ses analyses, ne pas faire exception à la règle, quand il s'agit d'analyser le lien entre l'auteur, le narrateur et le personnage du récit. Elles ne font pas non plus exception à la règle quant à l'usage de la première personne grammaticale dans la narration. Nous essaierons de comprendre pourquoi les architectes souhaitent ne pas faire exception à la règle. Le lien identitaire entre l'auteur et le narrateur-personnage, implique-t-il un mode de lecture approprié ? Nous poursuivrons cette première partie d'analyse du genre autobiographique, en le comparant à d'autres genres voisins, qui font de la description du réel une de leurs particularités. Il s'agit finalement de définir une méthode afin de comparer les ouvrages autobiographiques d'architectes.
Philippe Lejeune propose un tableau récapitulatif[4] qui accompagne sa définition de l'autobiographie. Les autobiographies d'architectes du corpus font partie de la catégorie des autobiographies dites « classiques ». C'est à dire que la personne grammaticale, la personne employée de manière privilégiée tout au long du récit, et le narrateur, sont les mêmes personnes. Il y a une concordance identitaire entre l'auteur du livre, et le narrateur-personnage, qui raconte son histoire dans le texte à la première personne.

L'emploi de la seconde ou troisième personne grammaticale, sont des cas particuliers rarement employés. Écrire sa propre vie en se nommant « tu » est un procédé parfois utilisé de manière passagère au cours d'un récit, pour manifester une volonté de l'auteur de dissocier le personnage qu'il fût et celui qu'il est au moment de l'écriture. L'auteur réconforte « l'ancien lui » dans un moment difficile, il peut également lui adresser des reproches. Philippe Lejeune cite l'exemple de Jean Jacques Rousseau dans les Confessions, Livre IV : « Pauvre Jean Jacques, dans ce cruel moment tu n'espérais guère un jour... ».[5] D'autre part, parler de soi à la troisième personne est un procédé qui peut impliquer un certain orgueil, ou au contraire une certaine humilité. Les exemples cités dans Le pacte autobiographique sont ceux des textes du général de Gaulle et des Commentaires de César, ou ceux des autobiographies religieuses anciennes.

Revenons au procédé le plus courant, celui qu'utilisent les architectes dans leurs ouvrages autobiographiques : l'emploi de la première personne grammaticale. Philippe Lejeune formule la question que se pose assez directement le lecteur : qui est « je » ?[6] Ce dernier identifie le narrateur-personnage avec le nom propre de l'auteur, grâce au sous-titre de l'ouvrage : autobiographie, mémoires, confessions. Dans une autobiographie, l'énonciation est prise en charge par celui qui place son nom sur la couverture et sur la page de garde, au-dessus ou au-dessous du titre de l'ouvrage. L'identité est donc établie au départ, le lecteur comprend immédiatement qu'il s'agit d'un récit constitué de descriptions du réel. Ces procédés impliquent donc également un mode de lecture propre au genre autobiographique.

« L'auteur, c'est donc un nom de personne, identique, qui assume une suite de textes publiés différents. Il tire sa réalité de la liste de ses autres ouvrages qui figure souvent en tête du livre : « Du même auteur ». L'autobiographie (récit racontant la vie de l'auteur) suppose qu'il y ait identité de nom entre l'auteur (tel qu'il figure par son nom sur la couverture), le narrateur du récit et le personnage dont on parle. C'est là un critère très simple, qui définit en même temps que l'autobiographie tous les autres genres de la littérature intime (journal, autoportrait, essai). ».[7]

Avant de confronter l'autobiographie au roman et à la biographie, il est intéressant d'observer un cas particulier. Il arrive que le nom donné à un personnage qui fait le récit de sa propre vie, soit différent du nom de l'auteur. Le lecteur peut alors soupçonner l'auteur de raconter sa propre histoire à travers un personnage fictif. Fernand Pouillon utilise ce procédé lorsqu'il écrit en prison Les pierres sauvages, publié en 1964 quelques années avant la publication de Mémoires d'un architecte. Dans cet ouvrage, l'architecte invente un moine bâtisseur chargé de construire l'abbaye du Thoronet au XIIe siècle. Sous forme de journal, le moine nous fait part de ses doutes, de ses angoisses, de ses réflexions. Il est possible de penser que ces confidences appartiennent à l'écrivain. Peut-on dire que dans cet ouvrage, Fernand Pouillon construit en quelque sorte l'abbaye du Thoronet ? L'auteur exprime à la fois son admiration pour la construction des cisterciens, mais il semble aussi parler de sa mission dans la vie réelle, de son combat personnel. Il raconte l'histoire d'un personnage fictif avec une conviction toute personnelle. Philippe Lejeune place ce type d'ouvrage dans la catégorie « roman autobiographique » qui englobe des récits aussi bien personnels que « impersonnels ».

Premières couvertures de « Mémoires d'un architecte » de Fernand Pouillon (1968) et de son roman autobiographique « Les pierres sauvages » (1964).

[…] il arrive que le lecteur ait des raisons de penser que l'histoire vécue par le personnage est exactement celle de l'auteur : soit par recoupement avec d'autres textes, soit en se fondant sur des informations extérieures, soit même à la lecture du récit dont l'aspect de fiction sonne faux [...] Ces textes entreraient donc dans la catégorie du « roman autobiographique » : j'appellerai ainsi tous les textes de fiction dans lesquels le lecteur peut avoir des raisons de soupçonner, à partir des ressemblances qu'il croit deviner, qu'il y a identité de l'auteur et du personnage, alors que l'auteur lui, a choisi de nier cette identité, ou du moins de ne pas l'affirmer. [...][8]

Le genre autobiographique ne permet pas ce type d'ambiguïté. Le pacte autobiographique peut prendre des formes variées, mais aucune de ces formes ne remet en cause l'identité de l'auteur et du personnage principal. Même si parfois la ressemblance est discutable, l'identité est certaine. Le « je » renvoie au nom de l'auteur, et cette référence est fondée sur deux institutions sociales : l'état civil et le contrat d'édition, ce qui permet de ne plus douter de l'identité. Le pacte autobiographique peut être sous-entendu (le nom de l'auteur n'est pas répété dans le texte) ou clairement affirmé (le narrateur se donne le nom de l'auteur à l'intérieur même du récit). Mais dans les deux cas le lecteur accepte la relation identitaire entre l'auteur du livre, et le narrateur-personnage. Il est nécessaire que l'identité soit établie par l'un de ces deux moyens[9].

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Autobiographie et fiction

Le pacte autobiographique, est donc l'expression d'un lien identitaire entre l'auteur et le narrateur-personnage, de par l'emploi du « je » qui renvoie au nom civil de l'auteur, et c'est aussi la confirmation qu'il s'agit d'un acte de la vie réelle par le sous-titre de l'ouvrage, ou par le comportement de l'auteur dans une section initiale du texte. Le lecteur entreprend la lecture en ayant conscience qu'il ne s'agit pas d'une fiction. Pour mieux expliquer le pacte autobiographique, Philippe Lejeune définit ce que pourrait être le pacte romanesque. Premièrement l'auteur et le personnage principal ne portent pas le même nom, le lecteur est informé de la non-identité. Deuxièmement la confirmation qu'il s'agit d'une fiction, par le sous-titre roman.[10] Selon Philippe Lejeune le comportement du lecteur qui peut différer selon le type de pacte qu'il passe avec l'auteur. Avec le pacte autobiographique, le lecteur aura tendance à chercher les différences entre l'auteur et le personnage. Au contraire avec le pacte de fiction, le lecteur aura tendance à chercher les ressemblances entre l'auteur et le personnage[11].

À la lecture d'un ouvrage autobiographique, il est possible de penser que l'auteur ment. Ce n'est au contraire pas possible avec un ouvrage de fiction. Comme le dit Philippe Lejeune : « Un texte autobiographique engage la responsabilité juridique de son auteur, qui peut être poursuivi pour diffamation, ou pour atteinte à la vie privée d'autrui. »[12] Le lecteur peut donc entreprendre une enquête pour vérifier la véracité des propos, ce qui par ailleurs s'avère quasiment impossible dans la pratique, puisque l'auteur s'engage à dire la vérité sur ce qu'il est parfois seul à pouvoir nous dire. L'autobiographie selon Philippe Lejeune implique un mode de lecture, et un style d'écriture différent de celui du roman. Il parle d'un « effet contractuel » historiquement variable, comme si l'histoire de l'autobiographie serait l'histoire de son mode de lecture, et une comparaison des types de contrats que passe l'auteur avec le lecteur.[13] De la même façon, il est possible de penser que l'analyse d'un ouvrage autobiographique consiste à le comparer avec d'autres ouvrages du même genre.

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Autobriographie et biographie

Nous avons analysé jusqu'à présent les réflexions de Philippe Lejeune, pour comprendre ce qui sépare le genre autobiographique du genre romanesque, il serait maintenant intéressant de définir l'espace biographique en opposition à l'espace autobiographique. François Dosse, docteur en histoire, auteur de différentes autobiographies comme celle de Michel de Certeau, nous livre dans Le pari autobiographique une analyse du genre. Il distingue trois grands moments de l'écriture biographique, dont l'âge héroïque, la biographie modale et l'âge herméneutique.[14] Il résume l'histoire des grandes problématiques de la biographie.

L'âge héroïque représente la biographie comme discours des vertus, comme un modèle moral pour éduquer les générations futures. C'est une tradition qui se forme dans l'antiquité autour des valeurs héroïques, puis religieuses avec le christianisme. Au XIXe siècle, le genre biographique est abandonnée aux amateurs. Ce phénomène de relégation s'accentue encore au XXe siècle en particulier parce que le genre n'est plus considéré comme scientifique.

La biographie modale considère l'individu seulement quand il illustre le collectif. Les sciences sociales naissantes sont en partie responsables de cette relégation du genre biographique, dans la mesure où elles sont « soucieuses de davantage de scientificité ».[15] Le sociologue Émile Durkheim écrit en 1900 un article intitulé La Sociologie et son domaine scientifique. La discipline tente de définir des méthodes scientifiques. « Le singulier devient une entrée dans le général. »[16] C'est pourquoi la biographie n'est plus accepté comme démarche scientifique. C'est seulement à partir des années 1980 que la biographie se rapproche de l'histoire, elle acquiert une nouvelle légitimité scientifique.

L'âge herméneutique constitue l'émergence de nouveaux phénomènes, comme l'étude de la singularité ou la prise en compte de la subjectivité, ce qui entraine un nouvel intérêt pour la biographie et une transformation du genre. Les biographes se permettent de nouveaux agencements biographiques, en ayant conscience des multiples possibles représentations du réel. Considérer que l'homme a des appartenances diverses, modifie l'abord du genre autobiographique.

La biographie dite herméneutique nous intéresse dans la mesure où le biographe est considéré au même titre que le biographé. D'autre part, la pluralité est supposée chez le « biographé » mais aussi chez le biographe. Son implication dans l'évocation de l'autre est une forme de pluralité. L'identité biographique dans la traversée du temps subit des modifications, c'est en quelque sorte le travail d'un « futur du passé ».[17] François Dosse parle d'une identité plurielle, multiple, et proliférante à la manière du « rhizome », puisque la rencontre de deux pluralités (celles du biographe et du biographé) produit des agencements variables. « N'importe quel point du rhizome peut être connecté avec n'importe quel autre. »[18]

Un autre aspect du genre autobiographique selon François Dosse se situe au niveau du pacte de vérité, à la manière dont Philippe Lejeune définit le pacte autobiographique. La biographie a longtemps eu une fonction morale, l'exactitude des faits et gestes avait peu d'importance (âge héroïque). Mais aujourd'hui le genre biographique se rapproche de la discipline historique, car il témoigne de la même exigence de vérité. L'écriture biographique implique cependant une part de fiction, le réel est par ailleurs envisagé dans sa complexité, sans priorité ou hiérarchie évidente, donnant lieu à de multiples descriptions possibles du réel. Le genre autobiographique est définit par François Dosse comme un « effet du vécu » à la manière de Roland Barthes,[19] qui définit le discours historien comme « effet du réel ». Ce qui explique l'importance du narrateur-biographe.

Philippe Lejeune apporte quelques précisions sur ce que l'on peut appeler l'identité biographique. Le narrateur (biographe) peut utiliser le « je », mais ce « je » ne renvoie à aucun moment au personnage principal (biographé). Le genre biographique se différencie du genre autobiographique parce que le sujet de l'énonciation (narrateur), et toujours différent du sujet de l'énoncé (personnage), Philippe Lejeune illustre ses propos par un tableau.[20]

« On aperçoit déjà ici ce qui va opposer fondamentalement la biographie et l'autobiographie, c'est la hiérarchisation des rapports de ressemblance et d'identité. Dans la biographie, c'est la ressemblance qui doit fonder l'identité. Dans l'autobiographie, c'est l'identité qui fonde la ressemblance. L'identité est le point de départ réel de l'autobiographie, la ressemblance, l'impossible horizons de la biographie. La fonction différente de la ressemblance dans les deux systèmes s'explique par là. »

François Dosse dans sa définition du genre biographique, permet d'imager la complexité de la relation établie entre le biographe et le biographé, qui donne lieu à une multitude de possibles descriptions du réel (image des rhizomes). L'identité biographique se forme dans la relation de leurs pluralités (celle du biographe-auteur, et celle du biographé-personnage). L'auteur peut avoir une relation identitaire uniquement avec le narrateur. Mais ce narrateur n'est jamais le personnage principal du récit. La ressemblance entre le personnage et son modèle est un des objectifs du biographe.

Par ailleurs, l'identité autobiographique est moins complexe dans la mesure où la seule pluralité de l'auteur entre en jeu. L'auteur a une relation identitaire avec le personnage-narrateur et c'est dans cette relation que se pose la question de la ressemblance. Une Ressemblance discutable, car l'identité autobiographique n'implique en aucun cas l'objectivité du récit. C'est une interprétation, peut être pourrait-on dire une auto-traduction ? Qu'il s'agisse du genre autobiographique ou biographique, l'auteur -avec ses propres contradictions- écrit l'ouvrage dans un soucis de vérité.

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Conclusion

L'analyse du genre autobiographique avec l'aide des ouvrages de Philippe Lejeune et François Dosse a permis d'éclaircir un certain nombre de questionnements. En particulier le fait que l'analyse d'un ouvrage autobiographique ne constitue pas une enquête comparative entre les propos de l'auteur et la « réalité ». Cette réalité premièrement supposée était une mauvaise interprétation de l'histoire, puisque l'histoire fonctionne en quelque sorte de la même façon : elle constitue le travail d'un « futur du passé ». Autrement dit une description qui est déjà une analyse rétroactive du réel. François Dosse cite Wilhelm Dilthey : « L'histoire universelle est la biographie, on pourrait dire presque l'autobiographie de l'humanité. »[21]

Il est possible de comparer l'historien et le biographe, tout comme il est possible de comparer le biographe, et l'auteur qui fait le récit de sa propre vie. Le souci de vérité, la volonté de décrire le réel permettent de comparer leurs travaux. Ceci dit l'autobiographie se distingue tout de même de ces genres voisins, du fait que l'auteur s'engage à dire la vérité sur ce qu'il est parfois seul à pouvoir nous dire. A l'inverse, les historiens et même les biographes, élaborent leurs descriptions du réel, à partir de sources à la fois nombreuses et extérieures. Le fait qu'il n'y ait pas de relation identitaire entre les biographes et leurs modèles, fait qu'ils ne sont en général pas les seuls à pouvoir utiliser les informations qu'ils mettent en relation dans leurs ouvrages.

C'est pourquoi l'enquête comparative entre les propos de l'auteur et l'histoire, s'avère être dans la pratique un travail très difficile, voire même impossible. Il n'apporte que peu de renseignements dans la mesure où la vie individuelle de l'auteur, ne peut être révélée que par lui-même. Le seul moyen de la vérifier serait de trouver d'autres écrits personnels non-vérifiés, une certaine « littérature intime » appartenant à des proches ou à des personnes qui ont été en relation avec l'auteur. L'enquête comparative devient intéressante quand elle confronte l'autobiographie d'un auteur, avec le travail d'un biographe sur ce même auteur, en ayant conscience que ce travail n'a pas de valeur purement objective, si ce n'est la volonté de raccordement avec des événements de l'histoire.

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Trois ouvrages autobiographiques d'architectes

Présentation succincte des architectes

Frank Lloyd Wright, Fernand Pouillon et Aldo Rossi sont des architectes qui ont le point commun d'être des constructeurs, et qui sont par ailleurs susceptibles d'utiliser le genre autobiographique d'une manière différente. La première hypothèse était de supposer que Fernand Pouillon l'utilise comme un instrument de défense, que Aldo Rossi exprime une certaine sensibilité personnelle, et que Frank Lloyd Wright représente un mélange de ces différentes raisons. L'analyse permettra de comprendre que les enjeux et la nécessité de l'écriture est en général plus complexe. Pour percevoir la mission qui se cache derrière l'écriture d'une autobiographie, nous allons tenter de décrire la façon dont les architectes représentent leur pratique du métier d'architecte, avec l'aide de projets représentatifs.

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Nécessité et enjeux de l'écriture

Contexte dans lequel les ouvrages ont été écrits

Frank Lloyd Wright publie à soixante-cinq ans son récit autobiographique, alors que sa production architecturale est déjà considérable. L'architecte a un certain recul sur son œuvre et une notoriété internationale même si aux états unis, son image est quelque peu entachée. La première édition de An Autobiography paraît en 1932. Le livre V, que l'on peut considérer comme une postface a été ajouté au récit pour la seconde édition en 1943. La traduction française a été raccourcie de cent-soixante et un pages, suite à un accord passé avec les éditeurs. L'autobiographie constitue l'une des premières publications de Wright dans son pays natal. Jusque-là il publia seulement quelques articles en Allemagne et aux Pays-Bas. Il continuera à publier des livres jusqu'à la fin de sa vie comme An Organic architecture en 1939 ou A Testament en 1957.

Lorsque Wright décide d'entreprendre la rédaction de son Autobiographie, les effets de la crise économique américaine se font ressentir depuis la crise boursière de 1929 à New York. Il est alors difficile de construire pour un architecte. Wright subit quelques échecs en matière de projets, comme San Marcos in the desert qui fût près d'être réalisé. L'image de l'architecte est également entachée par divers scandales mondains. En 1909 il quitte les États-Unis avec la femme d'un client pour vivre en Europe. En 1914, sa femme Mammah est assassinée et sa propriété Taliesin Est est incendiée. Wright rencontre des difficultés à poursuivre son travail de constructeur. En 1929, il est dans une période noire de sa carrière d'architecte. C'est le moment de revenir sur son parcours : il décide de rédiger son autobiographie, en utilisant des notes auparavant écrites. Il fait la promotion de son activité d'architecte dans l'optique de subvenir à ses moyens et de développer l'école de Taliesin. Il se défend également d'accusations en évoquant certains aspects de sa vie individuelle. Wright écrit son autobiographie avec le désir de renouveler son activité professionnelle, et de restaurer son image. Malgré les scandales, il veut prouver qu'il demeure un architecte talentueux, et qu'il est en mesure d'incarner le renouveau d'une architecture américaine.

Taliesin Est : l'école de Taliesin

Fernand Pouillon exilé volontairement en Algérie, publie à cinquante-six ans les Mémoires d'un architecte en 1968, quelques années après sa libération de prison. Les Mémoires constituent son deuxième ouvrage après Les pierres sauvages en 1964. Un recueil de relevés et dessins d'Aix-en-Provence a également été achevé en 1953 par son atelier d'étudiants. Avant même d'être emprisonné, il évoque régulièrement dans ces Mémoires, l'habitude de « noircir du papier ». Fernand Pouillon concrétise ses projets d'écriture en prison, avec un premier ouvrage qui semble appartenir au genre du roman. Selon l'interprétation il est possible de le considérer comme un « roman autobiographique ». Cet ouvrage est avant tout pour l'auteur une volonté de raconter le métier d’un architecte, à travers une aventure exemplaire. En publiant les Mémoires d'un architecte, il offre des précisions, peut être des réponses sur les événements qui le menèrent en prison. L'ouvrage est donc attendu, susceptible d'intéresser un public. L'auteur manifeste le besoin de se défendre en proposant sa vision des faits, en accusant à son tour certains dysfonctionnements, certaines injustices. Fernand Pouillon multiplie lui même les efforts en 1968 pour promouvoir son ouvrage, il rencontre des journalistes à Alger, participe à des séances de signatures à Toulouse : « La sortie du livre à l'allure d'un événement. ».[22] Il sera par ailleurs réédité cinq ans plus tard en 1973 dans le Livre de poche, ce qui indique un franc succès de l'ouvrage.

Fernand Pouillon a connu la première guerre mondiale dans sa jeunesse, il commencera à construire avant la seconde guerre en 1936. Il construira également de nombreux logements en Algérie avant et pendant la guerre d'Algérie. On peut le considérer comme un architecte « d'après-guerre », la majeure partie de sa production architecturale étant située après la seconde guerre mondiale. Ses Mémoires évoquent brièvement le début de sa vie et l'entre-deux-guerres, mais le récit débute véritablement à partir de 1945, et se finit juste avant la déclaration du verdict de son procès en 1963. Il raconte l'histoire de la réussite et de l'échec de sa carrière, pendant la période de reconstruction de la France.

Il est important de comprendre les aspects essentiels de la période d'après-guerre. Tout d'abord, l'ordre des architectes est créé le 31 décembre 1940. C'est l'aboutissement d'un long projet qui a commencé bien avant la guerre, et qui affirme encore davantage les dispositions du code Guadet. Le principe est de séparer l'activité économique de la construction, et celle de l'activité libérale de conception et de vérification. La rémunération des architectes est rendue indépendante des objectifs financiers des entrepreneurs, industriels ou promoteurs. Il leur est donc interdit d'exercer en même temps ces différentes activités, ou d'accepter des arrangements avec les partis. L'architecte peut conseiller en toute objectivité des matériaux et des entreprises au maître d'ouvrage, au nom d'une prestation intellectuelle qui est susceptible de mieux servir l'intérêt public.[23]

Le nombre d'architectes de l'après-guerre est particulièrement faible. La crise économique de 1929 qui concernait Frank Lloyd Wright aux États-Unis, atteint l'Europe en 1930-1931. C'est le début d'une baisse de la commande jusqu'en 1939. La seconde guerre mondiale aura comme conséquence, de vider les écoles et les agences d'architecture.[24] C'est pourquoi au lendemain de la guerre, les architectes ayant une réelle expérience de la construction se font rare. D'autre part l'état idéologique de la profession est assez chahuté. Auguste Perret, Le Corbusier, André Lurçat, alimentent différentes théories qui s'affrontent dans les magazines,[25] ou à travers la parution d'ouvrages.[26]

Le commencement de la carrière de Fernand Pouillon est interrompu par la seconde guerre mondiale. Il se trouve alors contraint de trouver de nouvelles solutions pour parvenir à ses besoins,[27] et prend conscience de la place et des moyens que dispose l'architecte dans le monde de la construction, ce qui influencera beaucoup sa pratique du métier d'architecte. Au lendemain de la guerre, le contexte professionnel particulièrement nouveau. De plus, le besoin de logements en France est immense : 40 000 logements ont été construits en 1948, pour 412 000 en 1965.[28] Fernand Pouillon construira de très nombreux logements en France, en Algérie, et en Iran jusqu'à l’éclatement du scandale financier du chantier du Point du jour : Il est mis en accusation pour abus de biens sociaux, escroquerie et fausses factures, puis incarcéré et radié de l'ordre des architectes en 1961. Son ouvrage autobiographique témoigne quelques années plus tard, de la réussite et de l'échec de sa carrière. Il manifeste le besoin de restaurer son image, et celui de prouver que sa relation avec l'architecture est saine.

Aldo Rossi publie sont Autobiographie scientifique à l'âge de cinquante ans, en 1981 aux Etats-Unis. Bien qu'il commence le récit avec une information surprenante : « A trente ans il faut achever ou commencer quelque chose de définitif et faire le bilan de sa propre formation ». Il affirme également rédiger ses notes depuis une dizaine d'années en 1970, ce qui prouve que la rédaction de l'ouvrage n'a pas commencée avant ses trente-neuf ans. L'ouvrage sera traduit en Français, Espagnol et Japonais en 1988, puis finalement dans sa langue natale en 1990. Ce qui est particulièrement surprenant, et qui pourrait être une conséquence de la suspension de ses fonctions d'enseignant en Italie, par le ministère de l'instruction publique, pour son activité politique et culturelle à l'Université, avec sept autres représentants du Conseil de la faculté d'architecture de Milan.[29] Il enseigne à Zurich de 1972 à 1975, année où il est réintégré dans le corps enseignant en Italie, mais ne retourne pas à l'école polytechnique de Milan. A partir de 1976, il enseigne aux Etats-Unis, d'abord à la Cornell University d'Ithaca et ensuite à la Cooper Union de New York. Il donne de nombreux cours dans les principales universités américaines. Son Autobiographie scientifique est publiée en anglais au MIT Press en 1981. Aldo Rossi s'adresse peut-être à cette époque à ses étudiants américains, ou au pays dans lequel il réside, c'est pourquoi l'ouvrage n'aurait pas été automatiquement traduit dans sa langue natale.

Parmis les autobiographies du corpus, c'est sans doute celle qui nous informe le moins sur le contexte historique, sur la pratique du métier d'architecte du point de vue de la construction, ou encore sur la vie individuelle de l'architecte. Aldo Rossi fait une autobiographie de ses projets, qu'il met en relation avec des évènements de sa vie individuelle, en particulier des souvenirs d'enfance, et des expériences du vécu qui continuent à influencer sa production architecturale.

L'Autobiographie scientifique constitue le deuxième ouvrage publié par Aldo Rossi, après L'Architecture de la ville publié en 1966, un ouvrage qui ne laissait pas entrevoir le vocabulaire formel de ses futures constructions. Avec son ouvrage autobiographique, il justifie entre autre la forme de ses projets d'architecture, mais aussi l'intégration d'une matière subjective dans son processus de projet.

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Comparaison formelle des ouvrages

An Autobiography est un récit non illustré contrairement au second livre autobiographique de Franck Lloyd Wright : A Testament qu'il écrira à l'âge de 90 ans. Il s'agit d'un ouvrage ambitieux de 400 pages organisé en cinq livres pour la version française, et 561 pages pour l'actuelle version anglaise. Chaque chapitre est composé d'une multitude de « thèmes » qui sont des sous-chapitres de tailles inégales : Famille, camaraderie, travail, liberté, et forme. Le récit s'organise dans l'ordre des événements, mais à plusieurs reprise la chronologie est inversée. La suppression de paragraphes, en particulier dans les chapitres IV et V, modifie le sens de l'ouvrage. Les trois thèmes du territoire, de la crise économique et de la maison pour tous ne dialoguent plus correctement. Son voyage en Angleterre en 1941 ou la critique de l'architecture soviétique après son voyage en 1937, ont été supprimés. Il est toujours possible de comprendre les principales périodes de la vie de Wright même si tous les enjeux des projets ne sont pas forcément compréhensibles.

Les Mémoires d'un architecte de Fernand Pouillon constituent un ouvrage de 480 pages tout aussi ambitieux. Un feuillet de photographies placé à la fin du livre, permet de visualiser les principaux projets dans la chronologie du récit. Il manque peut-être un index des noms qui serait particulièrement utile pour se remémorer le rôle des nombreux acteurs du récit. Le texte est agréable, dense, l’écriture a du style. Il est donc important de préciser que France Adury était la secrétaire littéraire de Fernand Pouillon. « Le manuscrit de Fernand Pouillon a fait l'objet d'une mise au point littéraire ».[30] L'ouvrage n'est pas organisé en chapitres. Des espaces un peu plus conséquents font office de séparateurs des grands sujets. Le récit est cependant divisé en deux parties principales : la réussite de Pouillon comme architecte, et l'affaire du CNL qui aboutira à l'emprisonnement. Les vingt-cinq premières pages ne respectent pas la chronologie, le lecteur est directement informé de l'emprisonnement futur, auquel on reviendra dans les dernières pages de l'ouvrage. Le récit se termine juste avant le verdict du jugement, le lecteur est laissé dans l'incertitude après des notes rédigées en prison qui témoignent d'un grand découragement. Fernand Pouillon avait la volonté de terminer le récit à un moment où il se représente abattu, découragé, sans avenir, et prêt à se donner la mort. Le récit a les caractéristiques d'un drame, c'est l'histoire d'une « descente aux enfers ».

L'autobiographie scientifique d'Aldo Rossi, est largement illustrée de croquis et de photographies. C'est un ouvrage moins ambitieux de 140 pages, à mi-chemin entre le journal littéraire et le bloc note. A juste titre, puisqu'il s'agit d'un regroupement de notes écrites sur une période de dix ans. L'écriture est assez abstraite. Le livre n'est pas divisé en chapitres, c'est une succession de paragraphes. La réflexion est appuyée par l'exemple de quelques projets représentatifs.

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Représentation des devoirs et de la destinée comme architecte

Quelle est leur pratique du métier d'architecte ?

Le rebelle de King Vidor (1949)

L'analyse du film Le rebelle, permet d'introduire la partie suivante sur la pratique du métier de Franck Lloyd Wright, dans la mesure où la comparaison entre l'architecte et le personnage principal du film a souvent été faite. Le rebelle offre notamment, un témoignage sur la pratique du métier d'architecte dans les années 20.

Howard Roark incarné par Gary Cooper, et Frank Lloyd Wright

Le film est une adaptation du roman d'Ayn Rand : The Fountainhead (1943). Le personnage principal Howard Roark incarné par Gary Cooper, est un architecte qui lutte pour la défense de ses créations dans le New York des années 20. Ayn Rand n'acceptait pas la comparaison possible entre Howard Roark et l'architecte Franck Lloyd Wright. Selon elle, il n'y a aucune ressemblance concernant la personnalité, les convictions philosophiques, ou les évènements de vie des personnages. La comparaison ne serait possible qu'au niveau de leurs principes architecturaux de base, dans la mesure où Frank Lloyd Wright est considéré comme un innovateur, défendant l'architecture moderne contre la tradition.

La comparaison n'est effectivement pas évidente, aussi bien au niveau de l'architecture, que dans les convictions des personnages. Les références sont pourtant nombreuses : en comparant la capture du film avec la photographie de Wright ci-dessus, on remarque des similitudes frappantes. Cameron incarné par Henry Hull, un architecte novateur et un maître pour Howard Roark, refuse de changer ses idéaux et finira par sombrer dans l'alcoolisme. Ce personnage semble directement faire référence à Louis Sullivan. Le film aborde un thème particulièrement intéressant pour ce mémoire : la représentation des devoirs et de la destinée d'un architecte, à l'époque de la rédaction de l'ouvrage autobiographique de Wright.

De nos jours cette représentation de l'architecte « novateur » semble caricaturale, dans la mesure où il est représenté comme un véritable créateur, un génie qui ne fait pas de concessions, et qui s'oppose héroïquement aux désirs des investisseurs. Pour rien au monde Howard Roark n'accepterait l'abâtardissement de son œuvre, il préfère cesser d'exercer son métier, et travailler comme ouvrier dans une carrière. C'est un personnage individualiste, caractérisé par une force intérieure lui permettant de ne jamais accepter de compromissions en ce qui concerne son œuvre.

Le film témoigne de la représentation d'un certain égoïsme, qui n'est pas connoté négativement, et qui se rapproche plus d'une conception nouvelle de la liberté. C'est le combat qui oppose l'individu à la collectivité. Un courage peut-être, qui repose sur des convictions personnelles extrêmement fortes. Ce qui nous laisse supposer que le film, ou le roman, n'avaient pas comme intention de caricaturer les personnages, si ce n'est par l'opposition de deux philosophies de vie complètement antagonistes.

Le rebelle se termine sur la célèbre plaidoirie de Howard Roark, un monologue de six minutes dans lequel il explique les raisons de son innocence. La comparaison entre Howard Roark et Frank Lloyd Wright est-elle toujours légitime ? Peut-être pas d'une façon directe. Mais il est possible de comparer la plaidoirie de Howard Roark avec certains aspects de la vie de Frank Lloyd Wright. Dans les deux cas il s'agit de personnalités critiquées, qui cherchent à se défendre par l'idéal d'une architecture nouvelle.

Ayn Rand a déclaré : « l'ego de l'Homme est la source vive du progrès humain ». C'est donc une philosophie optimiste, à une époque où l'individu fascine, et où l'avenir de l'humanité est susceptible de reposer sur la capacité individuelle. L'égoïsme du personnage Howard Roark, était à l'époque envisagé comme une qualité protectrice, et une façon de surmonter les différents obstacles à l'expression de la créativité. Si le personnage de Howard Roark est comparable à l'architecte Frank Lloyd Wright, c'est peut-être dans leur façon de se défendre face aux accusations, et à travers une architecture qui incarne des valeurs fortes.

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Frank Lloyd Wright : « La vérité à l'encontre du monde. »[31]

Frank Lloyd Wright introduit le récit de son autobiographie avec le chapitre « La Famille » dans lequel il évoque son enfance et son appartenance au clan Lloyd-Jones, une famille de pionniers Gallois qui « prit racine dans l'Amérique de son espoir ».[32] Son père, William Wright est prédicateur, sa mère, Anna Lloyd Jones, est une fille de pionniers de religion unitarienne. En 1885, le père abandonne femme et enfants. C'est pourquoi il est envoyé chez l'ingénieur Conover à Madison. Frank Lloyd Wright accompli tous les après-midi un travail de fermier, le matin, il suit des cours de génie civil à l’université. Deux ans plus tard, il quitte Madison pour Chicago avec la ferme volonté de devenir architecte, comme le souhaite sa mère.[33]

Wright fait figure d’aventurier. Il symbolise en quelque sorte l'esprit pionnier américain. Confronté dans sa jeunesse à l'âpreté de la vie paysanne, il se définit ensuite comme maître de sa destinée, affronte la ville et choisit ses instructeurs. Sa pratique du métier d'architecte est sous la gouverne de l'indépendance. Nous allons détailler une aventure des plus représentatives. Celle de Taliesin Est dans le Wisconsin.

Taliesin Est pendant la crise économique

Taliesin Est est la propriété construit par Frank Lloyd Wright, installée dans la campagne du Wisconsin, dans la vallée ancestrale, dans laquelle s'étaient installé auparavant le clan Lloyd-Johns. Wright construit Taliesin en 1911 à son retour d'Europe, sur un terrain offert par sa mère. Il lui donne le nom d'un poète Gallois. Le complexe réunit plusieurs fonctions : habitation, exploitation agricole, et accueil d'apprentis.

« Les ouvriers considérait le travail comme un genre d'aventure. C'en était une, dans tous les domaines, surtout dans le domaine financier. Je continuais à travailler pendant tout ce temps, pour faire rentrer l'argent. Il rentra en effet. Et nous continuâmes les travaux de l'intérieur [...] »

Taliesin Est après l'incendie de 1914.
En 1914 Taliesin brûle, et Mammah, la femme de Wright est assassinée. La propriété est reconstruite, mais elle sera détruite une seconde fois par le feu en 1925. C'est en compagnie de sa quatrième femme Olgivanna, qu'il reconstruira une deuxième fois le complexe, avec cette fois un nouveau projet ambitieux de vie communautaire. En 1932, pour palier aux effets de la crise économique, la propriété se transforme en école et en un lieu de vie communautaire, où les apprentis architectes viennent étudier en temps qu'apprentis. Wright préfère utiliser le nom d'apprenti plutôt que d'étudiant, et pour cause : les élèves ne passent pas beaucoup de temps sur leur planche à dessin. Ils ressemblent davantage à des fermiers, des cuisiniers ou des fabricants de chaux afin de surmonter les problèmes financiers causés par la crise.

L'expérience communautaire est un moyen de trouver une solution face à la pénurie de travail que représente la crise économique. Frank Lloyd Wright envoie une missive destinée aux futurs apprentis. L'inscription annuelle est payante. Une seconde missive est destinée aux ouvriers qui voudront travailler en association avec l'école, contre de la nourriture, un logement et un tiers de salaire (l'argent des étudiants est reversée aux ouvriers).

L'aventure communautaire se poursuit dans le contexte fragile de la crise économique. Les matériaux viennent à manquer, les apprentis seront amenés à exercer des activités étonnantes comme l'exploitation forestière, la coupe du bois, ou la fabrication de chaux afin de continuer les travaux et l'apprentissage à Taliesin. En parallèle à ces activités liées à l'apprentissage de l'architecture, le complexe est un lieu de partage où sont organisés des évènements, avec des spectacles de musique et des invités d'honneur.

Taliesin Est : réunions collégiales.
L'aventure de Taliesin Est se poursuivra jusqu'en 1938, avec des voyages à travers les Etats-Unis jusqu'en Arizona. Wright étendra son projet communautaire à l’ensemble de Taliesin West à Phoenix, où il accomplira la synthèse de ses théories et de ses expérimentations antérieures.

Une grande partie de l'autobiographie est concernée par les effets de la crise économique, et l'ouvrage représente une partie de la solution imaginée par Frank Lloyd Wright pour palier au manque de travail et à son ambition d'architecte. A la manière dont il envoie des missives à ses futurs apprentis, l'autobiographie est aussi une manière de diffuser sa pratique du métier d'architecte et de nourrir ses ambitions en matière d'architecture. Frank Lloyd Wright forme par ailleurs des élèves qui deviendront les messagers de son architecture. Il souhaite diffuser aux États-Unis et à travers le monde, les fondements d'une architecture résolument moderne, aventurière, ambitieuse, qui incarnerait des valeurs profondément américaines.


  1. Bibliographie Philippe Lejeune ↩︎

  2. Le pacte autobiographique p. 27 ↩︎

  3. Le pacte autobiographique p. 14 ↩︎

  4. Le pacte autobiographique, tableau p. 18 ↩︎

  5. Le pacte autobiographique p. 17 ↩︎

  6. Le pacte autobiographique p. 19 ↩︎

  7. Le pacte autobiographique p. 23, 24 ↩︎

  8. Le pacte autobiographique p. 25 ↩︎

  9. Le pacte autobiographique p. 27 ↩︎

  10. Le pacte autobiographique p. 27 ↩︎

  11. Le pacte autobiographique p. 41 ↩︎

  12. Cf autopacte.org ↩︎

  13. Le pacte autobiographique p. 45 ↩︎

  14. Le pari biographique p. 113, 213, 251 ↩︎

  15. Le pari biographique p. 214 ↩︎

  16. Le pari biographique p. 214 ↩︎

  17. Le pari biographique p. 452 ↩︎

  18. Le pari biographique p. 451 ↩︎

  19. Le pari biographique p. 452 ↩︎

  20. Le pacte autobiographique p. 38,39 ↩︎

  21. Le pari biographique p. 448 ↩︎

  22. Gérard Monier, Fernand Pouillon, architecte méditerranéen p. 170 ↩︎

  23. Michel Raynaud dans l'ouvrage Fernand Pouillon, architecte méditéranéen p. 153 ↩︎

  24. Michel Raynaud dans l'ouvrage Fernand Pouillon, architecte méditéranéen p. 154 ↩︎

  25. Architecture d'Aujourd'hui ou Techniques et Architecture ↩︎

  26. Le Corbusier, La Chartes d'Athènes (1933). André Lurçat, Formes compositions et lois d'harmonie (1957) ↩︎

  27. Vente de meubles et d'immeubles. Cf Fernand Pouillon, architecte méditéranéen p. 155 ↩︎

  28. Bernard Marrey, Fernand Pouillon, l'homme à abattre p. 21. Données du ministère ↩︎

  29. Traduit de plusieurs biographies italiennes. http://www.vitruvio.ch ↩︎

  30. Gérard Monier, Fernand Pouillon, architecte méditerranéen p. 170 ↩︎

  31. Devise de la famille Lloyd Jones. Cf Autobiographie p. 33 ↩︎

  32. Autobiographie p. 18 ↩︎

  33. Autobiographie p. 33 à 84 ↩︎

Article incomplet... en cours de rédaction